Catherine Steinegger La symphonie mécanique

Pierre Boulez and the Intermedial Artwork

La Symphonie mécanique, film de Jean Mitry, musique de Pierre Boulez
© Catherine Steinegger

Jean Mitry (1904-1988) a eu un rôle essentiel dans l’évolution des études cinématographiques en France. Il fut un des créateurs de la Cinémathèque française en 1936 avec Henri Langlois, Georges Franju et Paul Auguste Harlé. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le cinéma (1) dont Le Cinéma expérimental dans lequel il développe différents aspects de la pratique cinématographique, notamment des recherches formelles.

Il a réalisé trois films expérimentaux afin d’éprouver ses réflexions théoriques sur les relations image/son, Pacific 231, le premier film, datant de 1949, était consacré à la partition d’Arthur Honegger, le second, Images pour Debussy créé en 1952, abordait l’univers impressionniste, enfin, La Symphonie mécanique avec la musique de Pierre Boulez, créé en 1955, complétait cette trilogie.

La problématique concernant les interactions image/son était formulée de la façon suivante:

« Ne serait-il pas possible d’associer images et musique en développant de part et d’autre une même structure rythmique, sans que les images aient obligation de “raconter ” quoi que ce soit, mais d’évoquer, de suggérer, comme dans un poème ? Sans qu’elles soient chargées d’un pouvoir dramatique quelconque et sans qu’elles puissent — quoique concrètes — être sujettes à l’illustration dérisoire de la musique ? » (2)

Ce film en noir et blanc dont l’argument était énoncé en une ligne par Jean Mitry — « ballet musical obtenu au moyen de formes mécaniques en mouvement »—, évoque la mécanisation industrielle grâce à des prises de vues en gros plans de mécanismes répétitifs. De cette succession d’automatismes aux formes si différentes résulte une dimension esthétique évidente qui n’est pas sans évoquer certaines séquences tournées par Charlie Chaplin dans Les Temps modernes. Ce film de 13 minutes était destiné à être projeté sur trois écrans, ce qui aurait bien sûr démultiplié l’espace et augmenté l’impression de répétition du film initial. Jean Mitry explique ainsi sa démarche:

« Un troisième essai réalisé en polyvision, Symphonie mécanique, devait théoriquement être le plus intéressant. Une première version avait été conçue en 1950 avec Arthur Honegger, les trois écrans devant permettre les harmonisations souhaitées. La maladie, puis le décès du compositeur (3) vinrent bouleverser ce projet. Réalisé en 1955 à partir du thème initial, il apparu — faute d’un Honegger ou d’un Stravinsky— que la musique concrète serait, vraisemblablement, à l’unisson des rythmes envisagés. (…) Qui plus est, la projection de ce triptyque dans la seule salle équipée pour la circonstance (Studio 28) fut rendue à peu près impossible pour des raisons de « préséance » sur lesquelles nous ne pouvons nous attarder ici. Force nous fut donc de montrer une version réduite pour écran simple, qui n’a plus, pour nous, aucune valeur ni aucun sens. » (4)

En 1955, Pierre Boulez compose la musique de ce film au moment où il commence à s’éloigner de la Compagnie Renaud-Barrault qu’il quittera en 1956. Il a donc besoin de gagner sa vie et accepte cette commande de musique de film comme un travail « alimentaire ». Il élabore cette musique électronique au Club d’essai, atelier de création radiophonique créé dans la continuation du Studio d’essai de Pierre Schaeffer à la Radiodiffusion française.

En conclusion, le film La Symphonie mécanique, paraît, avec le recul du temps, près de soixante après sa création, une œuvre avant-gardiste, parce qu’elle associe la musique et l’image dans un rapport nouveau d’égalité totale, tout en renouvelant de façon révolutionnaire la conception du cinéma.

Catherine Steinegger

 

(1) Des études historiques et théoriques dans trois domaines, esthétique et psychologie du cinéma ; histoire du cinéma ;sociologie du cinéma et des monographies, par exemple sur S.M. Eisenstein ou René Clair . Il a aussi collaboré à la collection « L’Avant- Scène du Cinéma ».
(2) Jean Mitry, Le Cinéma expérimental, histoire et perspectives, Paris Seghers, 1974, p. 211.
(3) Arthur Honegger est mort à Paris le 27 novembre 1955.
(4) Ibid., p. 219